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Nous sommes des femmes consacrées à Dieu pour l'éducation des jeunes, avec une attention particulière à la condition féminine. Nous vivons en communauté et avec les jeunes la spiritualité et la pédagogie de Saint Jean Bosco et de Sainte Marie-Dominique Mazzarello.

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Madeleine Morano et le climat vocationnel des communautés - 2

2.  La force contagieuse de la bonne entente en communauté

 

     Nous sommes appelées comme communautés à être signe d’amour. L’amour, c’est l’Evangile que tous savent lire, même les païens.

Dans les Actes du XXII° CG, nous lisons cette constatation réaliste : « Dans nos communautés, les compétences ne manquent pas, ni les moyens, ni les stratégies, mais parfois la fraîcheur de l’amour qui donne une certaine qualité à la vie, est faible » (n°26). Cette fraîcheur d’amour ne s’exprime pas seulement individuellement, mais au niveau communautaire. C’est elle en effet qui donne un visage de joie à notre « vivre ensemble » et qui peut être un appel pour de nouvelles vocations.

 

Mère Madeleine est convaincue que l’éducation est une œuvre communautaire, faite de convergence, de collaboration, de coordination, de synergie dans les intentions et dans les interventions.

Il est nécessaire d’être nombreux pour éduquer, mais il faut travailler en synergie pour être efficaces. Elle voit la communauté comme un lieu de vie et de relations, remplies de simplicité, de joie, de vraie charité, de don total pour le bien des jeunes filles. Ce climat aide les élèves à se sentir bien et à goûter l’esprit de famille. En même temps, il est une force qui est contagieuse et qui invite.

Aujourd’hui nous parlons d’accompagnement réciproque, Mère Madeleine parle de « carità sorellevole » dans le fait de s’aider, de se soutenir et de partager la même mission éducative.

De la portière à la cuisinière, disait-elle, « aussi nombreuses que nous soyons dans la maison, toutes nous sommes chargées des filles. Chacune est à son poste, mais tout le travail est orienté vers le bien des jeunes ».[1]

 

Avec réalisme et de façon concrète, elle recommandait aux maîtresses de grandir dans l’estime et dans l’aide réciproque, de se soutenir l’une l’autre cordialement et d’éviter toute parole ou tout geste de désapprobation sur le comportement des collègues. Faire cela – notait-elle – « exerce une influence positive sur l’esprit des élèves et fait naître en elles de l’estime pour leurs propres éducatrices ».

La relation cordiale entre les enseignants n’est pas secondaire pour le bon résultat de l’éducation. Parler en bien les unes des autres, se soutenir mutuellement, et valoriser les qualités de chacune, c’est offrir un témoignage de communion qui « parle » et a plus d’incidence que n’importe quelle autre méthodologie.

La mission éducative est l’œuvre de toutes, au-delà des rôles et des heures établies, et donc mère Madeleine met en garde contre l’attitude calculatrice du « c’est à moi de le faire, ce n’est pas à moi de le faire » et elle éduque à l’aide réciproque faite de bon cœur, elle dit même que c’est un devoir de témoignage : « Montrez que vous vous réjouissez de pouvoir aider et de remplacer toutes les fois que cela vous est demandé ».

 

    Aujourd’hui le langage a changé : nous parlons de communautés interculturelles ; à cette époque-là on ne connaissait pas cette expression, mais les sources nous démontrent que l’éducation à l’accueil des différences (de provenance géographique, d’âge, de caractère, de formation) était présente en Mère Madeleine. Elle écrivait à une sœur : « Portez le poids les unes des autres, dit le bon Jésus, sans distinguer s’ils sont Siciliens ou d’autres pays. La diversité des caractères produit, alimente les occasions pour s’exercer dans la vertu. »[2]

 

On ne parlait pas de dialogue intergénérationnel, mais mère Madeleine recommandait avec une fine sagesse aux sœurs âgées de ne pas s’étonner si les jeunes professes n’avaient pas encore le « bon esprit » et elle leur rappelait avec une sagesse pénétrante : « On acquiert cela avec le temps, avec la bonne volonté, et avec le bon exemple des aînées. Que celles-ci essaient de l’avoir vraiment pour être pour les autres un miroir fidèle de la perfection de la Congrégation ; ça, c’est leur devoir ! Les jeunes seront telles que sont les aînées ! »[3]

 

La façon de se parler, la courtoisie et la finesse dans les relations sont la meilleure « force de convocation » que l’on puisse imaginer.

Pour ce qui est du pensionnat et de l’école, mère Morano faisait observer que la condition pour que nos maisons aient toujours de nouvelles élèves n’était pas tant dans le fait de « faire de la propagande » pour l’école, mais elle affirmait d’une façon directe : « Si vous voulez en avoir d’autres, traitez-les bien ; instruisez-les bien concernant ce qu’elles doivent savoir ; soyez vigilantes et donnez-leur de bons exemples de piété, de travail, de belles manières qu’elles n’oublieront jamais ».[4]

Mettre la personne au centre et soigner l’amabilité entre les sœurs, c’est pour elle le secret de l’efficacité de l’éducation.

 

     La communauté créée et animée par mère Madeleine n’est pas fermée sur elle-même, elle dépasse une certaine autosuffisance pour cultiver une façon de penser « d’Eglise et en Eglise », elle est ouverte à de vastes horizons.

Les familles des élèves ou des jeunes de l’Oratorio, les curés, l’évêque, les autorités civiles de la région sont impliqués dans la mission éducative. L’éducation est une œuvre d’Eglise et de la société et donc elle requiert un grand engagement de personnes. Comme elle l’avait appris chez Don Bosco et comme elle l’avait observé à Mornèse et à Nizza, mère Madeleine invitait par exemple l’évêque et les autorités aux proclamations solennelles des résultats scolaires, elle les invitait à présider aux épreuves de catéchèse. Au long de l’année, elle trouvait les modalités les plus opportunes pour que les jeunes filles et les éducatrices rencontrent l’évêque du Diocèse. Il est intéressant de noter que l’évêque de Messines, Mgr Giuseppe Guarino, a conservé plusieurs lettres reçues des aspirantes, des novices et des pensionnaires de Ali, de Messines, et que les lettres reçues de l’évêque étaient aussi conservées.

Parfois l’évêque participait aux fêtes, il s’entretenait familièrement avec les internes et les jeunes de l’oratorio, il aimait les écouter chanter et les voir jouer. Le 29 mai 1892, après avoir participé à la fête de Marie-Auxiliatrice, le soir même il écrivait avec enthousiasme à mère Madeleine : « Je suis resté très admiratif devant votre travail et le zèle avec lequel vous vous donnez tout entières pour évangéliser les enfants de cette contrée qui grandissaient comme des infidèles. Vous me faites du bien à moi, parce que ces pauvres enfants sont mes fils, qui m’ont été donnés par la Providence. »

 

     Dans les communautés, on alimentait aussi le sens d’appartenance à l’Institut. Quand les supérieures ou les supérieurs salésiens étaient de passage, toute la maison semblait s’arrêter pour les accueillir. On organisait des académies pour mère Catherine Daghero, mère Emilia Mosca, sœur Félicina Fauda, Don Rua, etc….

Le 28 septembre 1898 resta une date mémorable : un voyage fut organisé avec les internes de Ali jusqu’à Messines, et de là, le jour suivant, jusqu’à Reggio Calabria pour rencontrer mère Catherine Daghero qui arrivait de Rome, de retour après son long voyage en Amérique latine.[5] Chaque occasion était bonne pour développer le sens d’appartenance non seulement à la communauté mais aussi à la grande famille de l’Institut.

 

     3.  La joie à tout prix

 

     Mère Morano, femme d’un tempérament exubérant, joyeux, jovial, avec une capacité communicative extraordinaire, est persuadée que sans un climat de joie, il est difficile de vivre le système préventif. « La joie est le moyen indispensable pour former le caractère des élèves. La vraie joie est source de bien », répétait-elle.

Quand une personne commençait à être amère ou mélancolique, elle s’inquiétait et faisait de tout pour l’aider à retrouver la sérénité. Elle recommandait aux éducatrices de ne jamais montrer un visage trop sérieux et de s’engager à être toujours joyeuses au milieu des autres, « parce que c’est joyeusement qu’on doit faire la volonté de Dieu. »[6]

Elle considérait la joie comme un précieux moyen pédagogique, car elle ouvre le cœur à la confiance et le rend capable de générosité envers les autres. La joie, à laquelle sœur Madeleine fait allusion, s’alimente aux sources limpides de l’amitié avec Dieu et en même temps elle puise sa force propulsive quotidienne dans le dépassement de l’égoïsme, dans le don de soi. En la donnant aux autres, la sérénité grandit et se consolide.

 

Elle l’expérimentait elle-même quand elle réussissait à surmonter les ennuis dus à sa santé fragile en les dissimulant habilement derrière son sourire et sa disponibilité envers les sœurs et les jeunes filles. Ses yeux « scintillaient de joie » quand elle avait l’occasion de « faire du bien aux âmes au prix de quelque souffrance ».[7]

 

Elle éduquait à parcourir, comme une chose normale, l’itinéraire du décentrement de soi, voie qui conduit d’une façon sûre à la joie. Elle écrivait à une sœur : « Pose, toi, envers les autres tous les actes de délicatesse que tu voudrais recevoir (sans ostentation): voilà la façon de vivre dans la paix, joyeuse et généreuse. Tout souffrir et ne rien faire souffrir ! ».[8]

 

Elle croyait que la sérénité cultivée et répandue autour de soi, avait des effets thérapeutiques certains et donc elle faisait connaître aux sœurs et aux supérieures une méthode infaillible pour soigner les malades. Elle l’appelait avec humour la méthode « américaine » : « Je crois que prières, nourriture, repos, bon air et traitements, donnés de grand cœur et allègrement (oui, oui ma sœur ! les malades ont besoin de voir cela dans celles qui les soignent, les servent, les assistent) servent à rétablir la plupart de nos pauvres et chères malades ».[9]

 

Et cette méthode, elle la pratiquait elle-même. On raconte que dans la communauté de Messina, il y avait une sœur qui était malade depuis longtemps. Un jour, en récréation, sœur Madeleine a imaginé une surprise bien sympathique. Elle a invité toutes les sœurs à se produire en un joyeux concert de couvercles, de lattes, de tambours et de mandolines improvisées dans le but de donner de la joie à celle qui était obligée de vivre dans la solitude à l’infirmerie.[10]

 

Elle avait le « charisme de la joie » a-t-on dit d’elle. Garneri, son premier biographe, écrit : « Elle éprouvait de la peine à voir des sœurs mélancoliques ou renfrognées et elle disait que les seules personnes qu’elle ne savait pas supporter étaient les sœurs toujours prêtes à bouder à la moindre remarque ; elle priait le Seigneur qu’il ne lui en fasse jamais cadeau ou alors qu’il lui donne la force de les supporter ».[11]

Sa pédagogie était celle de la joie qui créait dans la communauté un climat serein, où les sœurs et les jeunes filles vivaient heureuses et en harmonie, en tendant ensemble à la sainteté. Dans cette optique il faudrait approfondir la valeur formative des fêtes.

 

Pour nous FMA, la joie est une mission, c’est un chemin privilégié pour répandre l’espérance et la confiance dans la vie des jeunes et de ceux qui nous rencontrent. La joie ne doit pas être cultivée uniquement dans le cœur, mais elle doit être transmise dans de multiples expériences d’engagement. Selon la tradition salésienne, la vie des communautés éducatives, des ‘oratoires’, des internats est rythmée par des fêtes, des jeux, des promenades, des représentations théâtrales. Ces expériences sont considérées comme de vraies et propres moments de synthèse formative parce qu’elles favorisent l’intériorisation des valeurs et le « protagonisme » : tous sont activement engagés dans la préparation et dans l’exécution de la fête.

Pour nous éducatrices, les fêtes ont un grand pouvoir de convocation : elles nous offrent des occasions de rencontres, de partages et d’échanges réciproques aux saveurs familiales. Pourquoi ne pas les valoriser comme chemin d’évangélisation ?



[1] Id  207

[2]  Id  207

[3]  L. cit.

[4]  Id  197

[5]  Cf id  85

[6]  Id 181

[7]  id 51

[8]  id 207

[9]  Lettre à mère Marina Coppa, mai 1904, id 210

[10]  id 211

[11]  id 178

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